Il est vingt-trois heures.
Tu es dans ton lit, tu es épuisée, et ton cerveau, lui, vient manifestement de commencer sa journée.
Il rejoue la conversation de cet après-midi.
Il cherche ce que cette phrase voulait vraiment dire.
Il prépare la réponse parfaite que tu aurais dû donner… il y a six heures.
Puis, puisqu’il lui reste visiblement un peu de temps, il anticipe la réunion de demain et trois scénarios possibles.
Tu ne veux plus y penser.
Tu y penses quand même.
On parle souvent de « tout mentaliser », de suranalyse ou d’un cerveau qui ne s’arrête jamais.
Le terme le plus juste pour une partie de ces situations est plutôt celui de rumination mentale ou de pensées répétitives.
Et c’est une plainte que j’entends régulièrement chez des personnes neuroatypiques.
Mentaliser, réfléchir, ruminer : ce n’est pas la même chose
Une petite précision de vocabulaire est importante.
En psychologie, mentaliser ne signifie pas « trop penser ».
La mentalisation désigne plutôt la capacité à comprendre ses propres états mentaux — pensées, émotions, intentions — et ceux des autres.
Ce dont nous parlons ici est différent.
Réfléchir permet généralement d’avancer : on analyse une situation, on envisage des possibilités, puis on aboutit à une décision ou à une compréhension.
La rumination, elle, tourne.
Elle revient au même endroit.
Encore.
Et encore.
« Pourquoi a-t-il dit ça ? »
« J’aurais dû répondre autrement. »
« Et s’il avait voulu dire… ? »
Le cerveau donne l’impression qu’il est en train de résoudre le problème.
Mais parfois, il ne le résout plus.
Il le rejoue.
Et cette différence est essentielle.
Pourquoi certaines personnes neuroatypiques peuvent-elles être particulièrement concernées ?
Il n’existe pas une seule explication.
Et surtout, il faut éviter l’équation :
neuroatypique = cerveau qui rumine.
Les mécanismes peuvent être très différents selon les personnes et les profils.
Dans le TDAH
Les difficultés d’inhibition et de contrôle attentionnel peuvent contribuer à rendre plus difficile le désengagement d’une pensée.
L’inhibition ne concerne pas uniquement le fait de retenir un geste ou une parole.
Elle participe aussi à notre capacité à filtrer certaines informations et à réorienter notre attention.
Une pensée apparaît.
Puis une autre.
Puis la première revient.
Et passer volontairement à autre chose peut demander beaucoup d’effort.
Ajoutons à cela une situation émotionnellement chargée, et la boucle peut devenir particulièrement tenace.
Dans le TSA
Certaines personnes autistes peuvent avoir besoin de reprendre consciemment une interaction sociale après coup.
Qu’est-ce que cette personne voulait dire ?
Est-ce que j’ai compris l’implicite ?
Est-ce que ma réponse était adaptée ?
Pourquoi son expression a-t-elle changé ?
Ce travail d’analyse peut devenir très coûteux, particulièrement lorsque les interactions sociales demandent déjà beaucoup d’efforts d’adaptation.
Et le HPI ?
C’est ici que je préfère être prudente.
On associe très souvent le haut potentiel à une pensée « qui va trop vite », « en arborescence » ou à une suranalyse permanente.
Mais le HPI, à lui seul, ne permet pas de conclure qu’une personne rumine davantage.
En revanche, certaines personnes à haut potentiel décrivent effectivement une activité mentale intense, une forte tendance à analyser ou à multiplier les hypothèses.
Et lorsqu’un HPI est associé à un TDAH, un TSA, de l’anxiété ou à d’autres particularités, le fonctionnement devient encore différent.
Encore une fois : ce n’est pas l’étiquette qui m’intéresse le plus. C’est le mécanisme derrière ce que vit la personne.
Et lorsqu’on passe sa journée à se surveiller ?
Chez certaines personnes qui camouflent beaucoup leur fonctionnement — ce que l’on appelle aussi le masking — une autre couche peut s’ajouter :
« Est-ce que j’ai parlé trop longtemps ? »
« Est-ce que j’ai coupé la parole ? »
« Est-ce que j’ai été bizarre ? »
« Est-ce qu’ils ont remarqué quelque chose ? »
La journée se termine.
La situation sociale, elle, continue parfois dans la tête.
Le coût invisible de la rumination mentale
On pourrait considérer que ce n’est qu’un désagrément.
Mais lorsqu’elle devient envahissante, la rumination peut avoir un véritable coût.
Elle peut retarder l’endormissement.
Entretenir l’anxiété.
Augmenter la fatigue mentale.
Rendre plus difficile la disponibilité pour une nouvelle tâche.
Ou simplement empêcher d’être réellement présent à ce qui se passe maintenant.
C’est aussi ce qui se cache parfois derrière une phrase que j’entends :
« Je n’ai rien fait aujourd’hui et pourtant je suis épuisée. »
Rien fait ?
Pas exactement.
Le travail mental, lui, a parfois été considérable.
Simplement, personne ne le voit.
« Arrête d’y penser » : formidable conseil… qui fonctionne rarement
Si cela suffisait, cet article serait beaucoup plus court. ð
Essayer de supprimer volontairement une pensée peut parfois produire l’effet inverse : plus on cherche à ne pas penser à quelque chose, plus on surveille si l’on y pense.
Et donc…
on y pense.
Chercher une dernière fois « LA » bonne explication peut également prolonger la boucle.
L’objectif n’est donc pas forcément de forcer le cerveau à se taire.
Il est plutôt d’apprendre progressivement à repérer la boucle et à en sortir.
Ce qui peut aider concrètement
Externaliser pour libérer la mémoire de travail
Une pensée revient parfois parce que le cerveau essaie de ne pas perdre une information qu’il juge importante.
« Il faut que je pense à… »
« Demain, surtout ne pas oublier… »
L’écrire permet de la déposer ailleurs.
Carnet, note sur le téléphone, liste : peu importe.
L’objectif n’est pas de rédiger Guerre et Paix à 23 h 42.
Trois mots peuvent suffire.
L’information existe désormais quelque part.
Le cerveau n’a plus besoin de la tenir activement de la même manière.
Donner un rendez-vous à la pensée
Plutôt que :
« Il faut absolument que j’arrête d’y penser. »
Essayer :
« Je le note et j’y réfléchis demain à 17 heures pendant quinze minutes. »
Cette technique, parfois utilisée pour les inquiétudes ou les ruminations, permet de reporter volontairement le traitement d’une pensée au lieu d’essayer de la supprimer.
Et reporter est parfois beaucoup plus accessible que renoncer.
Passer par le corps
Marcher.
Bouger.
Faire une activité manuelle.
Changer physiquement d’environnement.
Parfois, essayer de sortir d’une boucle mentale… uniquement avec davantage de pensée est assez peu rentable.
Le corps peut offrir une autre porte de sortie.
Réduire ce qui reste ouvert
Chaque décision en attente peut continuer à solliciter notre attention.
« Qu’est-ce que je mange demain ? »
« Quand est-ce que je réponds à ce mail ? »
« Où ai-je mis ce document ? »
Les routines, les listes ou certains choix préparés à l’avance ne servent pas à rendre la vie rigide.
Ils peuvent au contraire libérer de l’espace mental pour ce qui en mérite vraiment.
Se poser une question toute simple
« Est-ce que cette question a actuellement une réponse ? »
« Que vais-je répondre à ce mail ? »
Oui. Je peux décider.
« Est-ce qu’elle m’en veut parce qu’elle a mis un point à la fin de son message ? »
À moins d’avoir développé récemment la télépathie… beaucoup moins. ð
Il faudra soit accepter de ne pas savoir, soit demander à la personne concernée.
Cette distinction entre problème à résoudre et incertitude à tolérer peut éviter beaucoup de tours de manège mental.
Quand les petites stratégies ne suffisent plus
Il y a aussi un moment où il ne faut pas tout attribuer à la neuroatypie.
Lorsque les ruminations deviennent très envahissantes, perturbent régulièrement le sommeil, provoquent une souffrance importante ou conduisent à éviter certaines situations, il peut être nécessaire d’en parler à un professionnel de santé.
Parce que derrière des pensées répétitives peuvent se trouver des mécanismes très différents.
Anxiété.
Difficultés de régulation émotionnelle.
Difficultés d’inhibition ou de flexibilité.
Expériences relationnelles difficiles.
Et parfois d’autres problématiques qui nécessitent une évaluation spécifique.
Tout n’est pas TDAH. Tout n’est pas HPI. Tout n’est pas neuroatypie.
Et savoir faire cette distinction fait partie d’un accompagnement sérieux.
Comprendre ce qui alimente la boucle
Dans mes accompagnements, je ne cherche donc pas simplement à apprendre à quelqu’un à « moins penser ».
Je cherche d’abord à comprendre :
Pourquoi cette pensée revient-elle ?
Qu’est-ce qui empêche de passer à autre chose ?
À quel moment la boucle apparaît-elle ?
Qu’est-ce qui l’entretient ?
Quelles ressources la personne utilise-t-elle déjà ?
Le Bilan d’Exploration des NeuroAtypies permet d’explorer le fonctionnement cognitif, les points d’appui et certaines fragilités et, lorsque cela est nécessaire, d’orienter vers le professionnel de santé compétent.
Lorsque le travail relève de mon champ d’accompagnement, la psychoéducation permet ensuite de comprendre les mécanismes observés.
Et avec LudoCognitif®, nous pouvons expérimenter des stratégies autour de certaines fonctions exécutives, notamment l’inhibition, la flexibilité ou la mémoire de travail.
Toujours avec la même démarche :
COMPRENDRE → EXPÉRIMENTER → VERBALISER → TRANSFÉRER
Parce que l’objectif n’est pas de faire taire son cerveau.
C’est d’apprendre à reconnaître le moment où réfléchir ne nous fait plus avancer.
Et à savoir quoi essayer à ce moment-là.
Les accompagnements sont proposés en présentiel à Étiolles, dans l’Essonne, ou en visioconférence en France, dans les DOM-TOM, en Belgique et en Suisse.
En résumé
Avoir un cerveau très actif n’est pas en soi un problème.
Analyser, anticiper, faire des liens ou chercher à comprendre peut même être une formidable ressource.
Mais lorsque la réflexion devient une boucle qui épuise sans apporter de réponse, il est utile de changer de stratégie.
La bonne question n’est alors peut-être plus :
« Comment arrêter de penser ? »
Mais :
« Comment savoir quand ma pensée m’aide encore… et quand elle a commencé à tourner en rond ? »
Et cette différence-là, on peut apprendre à la repérer.
Les accompagnements se font au cabinet d’Étiolles, dans l’Essonne (91), à 30 minutes du sud de Paris et accessible depuis toute la région parisienne (Évry-Courcouronnes, Corbeil-Essonnes, Melun, Créteil, Val-de-Marne, Seine-et-Marne, Yvelines), ou en visioconférence partout en France et dans la francophonie. Si tu cherches quel professionnel consulter en région parisienne ou à distance pour un profil neuroatypique (TDAH, HPI, DYS, TSA, hypersensibilité), tu peux prendre contact ici.
Créatrice de la méthode LudoCognitif®